J'ai eu la chance et le bonheur de fréquenter pendant 9 ans, un groupe de soutien au soutien animé par Jacques Lévine lui-même.
J'y ai présenté de très nombreuses situations difficiles avec des élèves : Marina, Hocine, Frederico, Linda, Carmen, Mustapha, et tant d'autres !
A chaque fois, dès mon retour en classe et avant même que nous rentrions dans la salle de cours, au seul croisement de nos regards, quelque chose avait changé entre eux et moi : c'est comme s'ils percevaient alors mon impatience à les retrouver, après cette séance de travail de groupe qui avait duré près de deux heures à réfléchir à chacun d'eux, et dont, bien évidemment, ils n'en sauront jamais rien. Je crois bien que l'empathie, la reconnaissance de la difficulté qu'ils étaient en train de traverser et l'envie de leur faire de nouvelles propositions relationnelles et pédagogiques qui avaient fait l'objet de ce "travail" en soutien au soutien, devaient se percevoir dans ce nouveau regard avec lequel je les accueillais alors.
Et c'était le début d'une nouvelle ère entre eux et moi : l'ère de l'alliance, cette alliance identitaire au service de leur propre croissance.
Car c'est bien cela, ce qui se joue dans ces séances d'analyse de la pratique, très particulières : elles ne font pas que nous interroger sur nos pratiques pédagogiques. Elles questionnent, modifient, et font évoluer notre relation à ces enfants en non-adhésion ou en souffrance, et souvent, par la même occasion, elles font évoluer la relation que nous avons avec nous-mêmes, dans notre rôle de professeur : peu à peu, au fil des années, la positivité, l'enthousiasme, la sérénité prennent la place de la colère, du défaitisme, de l'impuissance, de l'intolérance, voire de la violence. On se surprend à occuper la scène de sa classe d'une toute autre façon, d'un façon qui a pour conséquence de taille, celle d'inspirer aux élèves, un assez grand respect du professeur.
C'est une véritable révolution coppernicienne dans le monde de l'école d'aujourd'hui que nous permet de vivre le soutien au soutien !
Il me revient en tête, le cas de cet élève de 6ème, Rama (nom d'emprunt), que j'avais soumis au groupe de soutien au soutien. Elève docile, poli, coopérant, il faisait partie des élèves sans problème, d'un niveau à peine moyen que le soutien en math et en français, permettait de faire évoluer de façon positive et satisfaisante. Mais depuis quelques temps il était devenu méconnaissable, ramassait toutes sortes de punitions dans presque toutes les disciplines, provoquait ses camarades et déclenchait des bagarres. Il devenait insupportable et finissait par mettre tous les enseignants en colère. Bien que l'on sache qu'il venait de perdre son père, au bout d'un mois et demi, on envisageait, peut-être pour se donner des allures d'instance paternelle, de l'exclure quelques jours.
C'est donc de retour de ma séance de soutien au soutien que je trouve le courage et la force de lui dire, en le prenant à part :
" Tu sais Rama, je sais que tu traverses un moment difficile, très difficile, car perdre un papa c'est une chose terrible. Et il nous arrive parfois, quand on doit faire face à des choses très dures de la vie, que ça nous transforme, on ne se reconnaît plus, c'est si difficile qu'on n'est plus le même, on ne peut plus être le même et je crois que c'est ce qui t'arrive, n'est-ce pas ?"
Il hoche alors la tête en guise d'approbation, puis regarde ses chaussures.
"Tu n'es plus le même, Rama, au point où tu fais maintenant, des choses que l'école ne peut accepter : tu perturbes la classe, tu es agressif, parfois même, un peu violent et surtout, tu as arrêté de progresser comme tu étais en train de le faire en français et en maths. Es-tu d'accord ?"
Un nouvel hochement de tête approbatif.
"Dis moi, comment va-t-on faire pour que, malgré tout, tu continues de grandir, et de progresser ?"
Grand silence. Puis un "Je ne sais pas, Madame." auquel je réponds : "Moi non plus, Rama, je ne sais pas. Mais je te propose d'y réfléchir et moi, de mon côté, je vais aussi y réfléchir. Et si on a eu une idée, demain, à la fin du cours, on se revoie pour se dire ce à quoi on a pensé."
Hochement de tête approbateur. Petit, très petit sourire et un "Merci, Madame, à demain."
Le lendemain, je n'ai pas eu besoin de l'appeler, Rama est resté au bureau et nous avons attendu que tous les élèves sortent.
Il me dit : " J'ai pensé à quelque chose, mais je ne sais pas si vous allez accepter. Voilà, vous savez, quand je m'énerve, quand je pète les plombs, que je m'agite, je voudrais que dès que vous le voyez, vous me fassiez un geste que les autres ne voient pas... Un geste qu'on va décider entre nous... Et peut-être que ça me fera penser à tout ce que vous m'avez dit hier, et qui m'a fait du bien et que ça m'arrêtera ? "
Je pose alors ma main sur ma tête, je me gratte le cuir chevelu et je lui dis : "Ce geste-là te convient-il ? Mais il va falloir que tu me regardes et que tu voies que c'est pour toi que je me gratte la tête ! Qu'en penses-tu ? "
En riant, il dit : " On peut essayer ! C'est rigolo !"
Ce pacte secret, cette alliance que nous avions scellée, bien évidemment, a "marché" : cette attention réciproque que nous nous étions imposée et dont il avait eu l'idée, dont il était l'auteur, a permis à cet enfant de se vivre comme sujet capable de donner à sa propre trajectoire de vie, obstruée par cet "autrement que prévu" qui avait surgi avec le décès de son père, le mouvement qui lui avait alors manqué pour retrouver le chemin de l'avenir.
Il a obtenu les encouragements du conseil de classe au 3ème trimestre et n'a eu aucun jour d'exclusion.
Aujourd'hui, formée à la fois par ces années de fréquentation de ce groupe dirigé par Jacques Lévine, et ayant suivi une formation spécifique à l'animation de groupes de soutien au soutien, à mon tour, je suis animatrice de groupes soutien au soutien, à Paris et dans le Calvados.
Mais qu'est-ce donc qu'un groupe de soutien au soutien ?
Imaginez une dizaine de personnes, enseignants, CPE, chefs d'établissements, COP, tous volontaires, réunis autour d'un psychanalyste ou d'une personne formée à la méthode.
Ce groupe se réunit à la fréquence d'une fois par mois pendant trois heures.
Chaque participant a accepté les contrats qui le lient au groupe : volontariat, confidentialité, non-jugement de l'autre et non-conflictualité (il ne sagit pas de psychothérapie de groupe ou individuelle, l'analyse de la conflictualité n'est pas exclue mais subordonnée au contrat de centration sur le problème à résoudre) auquel s'ajoute l'engagement de la co-réflexion : chacun va devoir réfléchir comme si la situation présentée était la sienne propre.
La méthode comprend, à chaque séance le même ordre du jour :
- le "quelque chose à dire" : pendant une dizaine de minutes, on est invité à dire ses préoccupations professionnelles du moment,
- le suivi qui correspond à la reprise des situations traitées à la séance précédente,
- les nouvelles situations qui relatent des satisfactions ou insatisfactions professionnelles et qui seront traitées, l'une après l'autre, dans le respect des quatre temps de la méthode :
- le temps du dire de la blessure narcissique : le groupe s'occupe d'abord de l'enseignant qui va présenter la situation insatisfaisante qu'il a choisi d'exposer
- le temps de la recherche d'intelligibilité où le groupe va s'interroger sur la logique de l'autre, celui dont s'est plaint celui qui a exposé. Le principe fondamental étant qu'il y a toujours une logique à la base du comportement qui paraît le plus illogique. Pour y accéder, on utilisera "le picorage", chaîne d'associations libres que tissent les participants par juxtaposition de leurs opinions, ou la pensée posturale mise en oeuvre par un jeu de rôle, ou enfin, l'écoute tripolaire, c'est l'idée que tout individu est porteur d'une dimension accidentée, d'une organisation réactionnelle et d'une dimension intacte potentiellement ouverte sur l'avenir.
- le temps du modifiable est alors envisageable : on y cherche tout ce qui peut être mis en place pour une autre relation avec l'élève.
- le quatrième temps vient plus tard, quand chacun, en effectuant un retour sur soi-même pourra analyser ce qui a pu évoluer dans sa pratique à la suite du Soutien au Soutien. Son espace de réalisation n'est pas forcément l'espace de la séance elle-même.
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